Est-ce que cela ne vous a jamais tourmenté ? Quand, pendant les beaux jours, allongé au soleil sur le sable chaud, ou bien en terrasse avec une bière bien fraîche, ou encore dans l’animation d’une de ces discussions enflammées et motivantes autour d’un café et d’une cigarette, il vous arrive de penser que ces joies simples ne sont pas si « bien fondées ». Et que vous vous obligez à penser à des populations en Afrique ou ailleurs mourant du Sida. Ou à des indiens exploitées par ces grosses industries qui vous nourrissent chaque jour ; ou à d’autres que le changement climatique met en danger et oblige à fuir leur pays.

Est-ce que cela ne vous tourmente pas, de ne pouvoir leur donner plus qu’une pensée (est-ce même une pensée ? N’est-ce pas qu’une vague imagination ? Souvenir bien moins consistant que cette douce chaleur au soleil, que la mousse rafraichissante de votre bière, l’excitation du débat.) Et pourtant cela existe quelque part, vous le savez, vous en avez même des preuves : des récits indubitables, des reportages. Vous le savez et il vous arrive de faire des efforts pour ressentir quelque chose de plus qu’une révolte cérébrale, des efforts pour « s’engager ». Mais ils vous paraissent vains. Vous vous sentez enfermés dans votre peau comme dans un supermarché un jour de noël. Impossible d’en sortir.

Cela vous tourmente parfois et vous vous cherchez des excuses. « Trop loin » pensez-vous. Si seulement ces choses se passaient en Europe ! Elles y sont : au carrefour d’une rue sur une bouche d’égout ou dans une grève générale après une fermeture d’usine. Vous en avez pris conscience et elles occupent votre esprit davantage. Votre cœur aussi. Mais quand à « ressentir », à « s’engager ». Le parfum de votre café le matin, le goût du croissant frais, comme ils ont plus de présence…

Bientôt ce furent vos propres amis dont on vous apprenait chaque jour le licenciement, la maladie ou l’endettement. Vous ressentez cruellement ces coups. Mais quoi de plus ? Vous restez enfermé, à double tour, dans votre supermarché un 24 décembre, à la lumière électrique des néons. Et le soleil dans la rue, les rires sur la terrasse, le repas du soir continue d’avoir pour vous une présence bien plus réelle que les cris de colère de ceux dont quelque part on sacrifie les droits et le simple honneur de pouvoir s’exprimer.

Vercors, Le Silence de la Mer, un peu transformé…par moi J